Gestion des graminées en grandes cultures : les résultats du dispositif Cap du Futur de Boigneville après 6 ans d'essais
Depuis 2017, la ferme ARVALIS de Boigneville (91) conduit un essai afin de tester, à l’échelle d’un système et sur des grandes parcelles, des stratégies combinatoires de gestion de ray-grass résistants aux herbicides. L’utilisation du glyphosate est délibérément exclue et le recours à d’autres herbicides limité. L’évaluation pluricritères de cet essai permet d’analyser la durabilité agronomique, économique et environnementale sur le long terme de telles pratiques dans le contexte pédoclimatique d’une ferme du Sud Bassin parisien.
Le contrôle des adventices graminées est depuis un certain temps déjà une problématique majeure des systèmes céréaliers. Les phénomènes de résistance aux herbicides, le nombre restreint de substances actives autorisées à l’échelle des grandes cultures et les restrictions d’usage de certains produits rendent les stratégies uniquement basées sur les herbicides insuffisantes. La mise en œuvre de leviers agronomiques est désormais obligatoire.
Pour évaluer leur faisabilité technique et leur rentabilité à l’échelle d’un système dans le contexte agricole du sud de l’Essonne, le dispositif Cap du Futur a vu le jour à l’automne 2016 sur la ferme ARVALIS de Boigneville (91).
Un dispositif irrigué avec des sols faciles à travailler
Cet essai système est composé de 7 parcelles en sols limons argileux plus ou moins calcaires, moyennement profonds à superficiels, comportant chacune un terme de la rotation, soit un total de 47 ha consacrés à ce dispositif. La rotation et la conduite des cultures sont réfléchies de manière à gérer les adventices tout en étant rentable, comme sur une exploitation agricole. Sur une rotation de 7 ans, l’alternance des cultures d’hiver et d’été est un levier majeur pour perturber la flore adventice, d’où la rotation suivante : tournesol / blé tendre améliorant / blé tendre / maïs grain / maïs grain / orge de printemps / blé tendre. La culture de maïs est possible grâce à l’irrigation. Le travail du sol est mobilisé à travers les faux-semis réalisés au cours des intercultures et le labour, utilisé 1 an sur 3 (avant le deuxième maïs et le tournesol) pour enfouir les graines de ray-grass en lien avec leur taux annuel de décroissance de 75 %. L’utilisation des herbicides est limitée grâce à l’utilisation du désherbage mécanique et à la pulvérisation localisée sur le maïs et le tournesol. Les outils d’aide à la décision sont également mobilisés pour piloter les autres interventions : irrigation, fertilisation azotée, gestion des maladies, etc.
Figure 1 : Rotation mise en œuvre sur le dispositif CAP à Boigneville (91)
Tableau 1 : leviers mis en œuvre depuis l’automne 2016 pour gérer les ray-grass résistants sur le dispositif CAP à Boigneville (91)
Le dispositif expérimental est extrapolable, grâce à l’outil SYSTERRE®, à une exploitation de 300 ha pour 2 actifs. Cette surface d’extrapolation est prise en compte au quotidien dans le choix et la gestion des interventions. Le parc matériel de cette ferme extrapolée a été défini de manière optimisée en fonction du contexte pédoclimatique de Boigneville, de la taille de l’exploitation et de la main-d’œuvre disponible.
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Consultez le parc matériel virtuel de la ferme CAP du Futur de 300 ha et 2 UTH
- 3 tracteurs : 120 cv RTK – 160 cv RTK – 180 cv
- 1 moissonneuse-batteuse 6 m avec plateaux tournesol et cueilleurs maïs
- 1 déchaumeur à disques indépendants 5 m
- 1 smaragd 4 m
- 1 all rounder 6 m
- 1 vibroculteur 6 m
- 1 charrue 5 corps
- 1 rouleau lisse 9 m
- 1 combiné (semoir + rotative) 3 m (écart.15 cm)
- 1 semoir monograine 6 rangs (écart. 50 cm)
- 1 semoir semis simplifié 4 m (écart. 15 cm)
- 1 bineuse guidage camera 6 m (écart. 15 cm)
- 1 bineuse + pulvé localisé 6 rangs (écart. 50 cm)
- 1 herse étrille 12 m
- 2 bennes de 15 t
- 1 épandeur à engrais 28 m
- 1 broyeur 4,5 m
- 1 pulvérisateur 28 m
- 2 enrouleurs d’irrigation
- 1 pompe d’irrigation et tuyaux enterrés
Rendements et qualités au rendez-vous
Au début de l’essai, du chanvre était produit. À la suite d’un problème de débouché local, sa production a dû être arrêtée malgré ses atouts agronomiques pour la gestion des adventices. Il a été remplacé en 2020 par une jachère de trèfle dont l’objectif était de nettoyer la parcelle très infestée en adventices. Depuis 2021, c’est un tournesol qui est semé.
Hormis sur le chanvre, les rendements réalisés sur les différentes cultures sont satisfaisants. Les mauvais résultats du chanvre, avec une moyenne sur 2017-2019 de 0,7 t/ha pour la graine et 4 t MS/ha pour la paille, peuvent être en partie expliqués par des dates de récolte inadaptées.
Tableau 2 : Rendements obtenus (en q/ha) sur le dispositif CAP à Boigneville (91) depuis 2017 en fonction des cultures (rendement avec humidité norme)
Sur les trois blés, la qualité, qui se caractérise principalement par la teneur en protéines du grain, est très satisfaisante : la moyenne 2017-2024 est de 15 % de protéines pour le blé améliorant et de 12 % pour le blé tendre grâce au pilotage de la fertilisation azotée.
Une utilisation des produits phytosanitaires limitée grâce à une approche prophylactique globale
L’IFT permet de quantifier l’utilisation des produits phytosanitaires. Les pratiques mises en place sur l’essai sont comparées à celles d’une ferme-type représentative des exploitations céréalières du secteur de Boigneville, comportant du blé, du blé dur, de l’orge de printemps, du colza, de la betterave et un peu de pois. Cette ferme-type a été créé en partenariat avec la Chambre d’Agriculture de Région Île-de-France.
L’IFT total obtenu sur l’essai CAP est inférieur de moitié à la ferme-type depuis 2017. Cette diminution ne s’explique pas que par l’usage limité des herbicides. Sur le dispositif CAP, une approche prophylactique globale est privilégiée. Les résistances variétales vis-à-vis des maladies et des ravageurs sont valorisées dès que cela est possible. L’utilisation d’Outils d’Aide à la Décision (grilles de risque + outils numériques) permet par exemple d’adapter l’utilisation d’insecticides, fongicides et régulateurs à la pression de l’année et des parcelles.
Hormis 2017, l’IFT herbicide du CAP est toujours inférieur à celui de la ferme-type. En 2023, la remontée des IFT du CAP est liée à l’utilisation d’antidicotylédones (conséquences de l’échec de désherbage dans le tournesol 2022 et la présence de chardons). En 2021 et 2022, la légère augmentation est liée au ray-grass.
Figure 2 : Evolution de l’IFT total et herbicide de la ferme-type et du dispositif CAP à Boigneville (91)
Des notes de satisfaction désherbage globalement bonnes, avec des zones problématiques en régression
La gestion des adventices est mesurée au travers de la note de satisfaction du désherbage sur chaque parcelle. Cette notation consiste à apprécier visuellement avant la récolte, l’impact de la présence des adventices sur le rendement et le stock semencier en parcourant l’ensemble de la parcelle. Le désherbage est considéré comme satisfaisant dès lors que cette note est supérieure ou égale à 7 sur une échelle de 0 à 10.
Sur la moyenne 2017-2024, l’ensemble des cultures de la rotation affichent une note de satisfaction supérieure à 7. La jachère de trèfle implantée en 2020 avait pour objectif de réduire le stock grainier très important d’adventices, d’où la note de satisfaction désherbage de 3,5.
Quelques accidents ont pu être observés comme en 2022 sur le tournesol, où une stratégie de désherbage 100 % mécanique a été testée, mais n’a pas suffi à gérer efficacement les chénopodes. En 2024, la mauvaise note sur le premier maïs est liée à la présence de renouées liserons sur le rang.
Tableau 3 : Note de satisfaction désherbage des différentes cultures sur le dispositif Cap à Boigneville (91) depuis 2017
Des zones historiquement très infestées en adventices étaient présentes dès le début du projet. Certaines ont diminué voire disparu, même si des zones notamment en ray-grass restent encore présentes.
Figure 3 : évolution des zones très infestées en adventices sur le dispositif Cap à Boigneville (91) en 2017 (première année de l’essai) et 2022
Une rentabilité dépendante des marchés et des filières
Du côté de la rentabilité du système, deux périodes se dégagent depuis 2017 :
- Entre 2017 et 2020, les résultats économiques sont moyens, plombés notamment par la présence du chanvre (sur 14 % de la SAU de 2017 à 2019) dont la valorisation économique n’a pu être optimale à cause d’un problème de filière locale. La présence d’une jachère de trèfle en 2020, pour gérer l’enherbement de la parcelle, a également contribué à ces résultats moyens. Ceci illustre la difficulté de diversifier les rotations quand un manque de débouché local ne permet pas une valorisation économique. Sur cette période, les prix du blé étaient autour de 159 €/t.
- La période 2021-2022 a connu un contexte socio-politique particulier. Malgré la hausse des charges, celle encore plus importante des prix de vente a permis d’augmenter significativement la marge de l’exploitation après 4 années moyennes.
Des produits d’exploitation très liés au contexte de prix de vente
Le produit d’exploitation correspond au rendement multiplié par le prix, additionné des aides.
Les prix enregistrés sont les prix réels issus de la vente des productions à la coopérative.
Le produit du CAP du Futur est stable sur la période 2017-2020, autour de 1400 €/ha.
Il augmente en 2021 er encore plus en 2022, en lien avec l’augmentation des prix de vente de l’ensemble des cultures. Par exemple, le blé (non BAF) est passé de 170 €/t en 2020 à 215 €/t en 2021, puis à 246 €/t en 2022.
Pour la récolte 2021, l’augmentation des prix est due à la reprise économique à la suite de la crise du COVID. Pour la récolte 2022, les prix ont atteint des records à cause de la guerre en Ukraine qui a débuté en février. Attention toutefois, pour la récolte 2022, la stratégie de commercialisation est un facteur important qui peut expliquer de grandes différences entre systèmes.
Figure 4 : Evolution du produit brut (€/ha) de l’exploitation CAP du Futur et la moyenne 2017-22
Des charges dopées par l’inflation
Quant aux charges, elles sont stables sur les trois premières années, 2017-2018-2019, avec un total moyen de 1410 €/ha.
En 2020, elles diminuent d’une centaine d’euros par hectare : le remplacement de la culture de chanvre (arrêt du débouché) par une jachère de trèfle a fortement réduit le poste semences (247 €/ha en moyenne pour le chanvre, contre 60 €/ha pour la jachère) et le poste mécanisation hors irrigation (environ 700 €/ha pour le chanvre, contre 260 €/ha pour la jachère).
En 2021 puis 2022, l’ensemble des charges d’intrants (semences, produits phytosanitaires et engrais) et de carburant ont augmenté de façon significative à cause de la hausse des coûts énergétiques entamée à l’automne 2021 et renforcée par la guerre russo-ukrainienne en 2022.
Les charges de mécanisation (hors irrigation) sont assez variables entre années, allant de 351 €/ha à 295 €/ha. Ces variations s’expliquent par l’évolution de la rotation. En 2020, une jachère de trèfle vient remplacer la culture de chanvre, très coûteuse en interventions culturales (et particulièrement la récolte à 300 €/ha). Depuis 2021, une culture de tournesol remplace la jachère, expliquant en partie la remontée des charges de mécanisation. En 2022, l’envolée des prix du fioul pèse aussi sur les charges : le carburant passe d’une moyenne de 0,67 €/l (2017-21) à 1,2 €/l en 2022. Il représente 30 % des charges de mécanisation en 2022, contre 16 % sur la période 2017-21.
Il faut noter que la cotisation MSA est calculée avec la marge de la campagne et non lissée sur 3 ans, ce qui explique de fortes variations interannuelles.
Figure 5 : Evolution des charges pour le système Cap du Futur de Boigneville extrapolé à 300 ha et 2 actifs
L’apparition depuis 2021 de la catégorie autres intrants s’explique par l’utilisation de trichogrammes sur la culture de maïs, dans le cadre d’une lutte biologique contre la pyrale.
Marge nette : deux périodes se distinguent
La marge nette correspond à ce qu’il reste à l’agriculteur pour réinvestir, se rémunérer et payer ses impôts. Sur la période 2017-2020, les marges nettes à l’hectare n’étaient positives que grâce aux aides. Sur 2021 et 2022, ces marges s’améliorent nettement grâce notamment à la hausse des prix de vente des cultures. Entre 2020 et 2021, elles augmentent de 25 % pour les blés et 33 % pour les maïs. Entre 2021 et 2022, le gain se chiffre à 14 % pour les blés, 69 % pour les orges et 49 % pour les maïs.
Les résultats de 2023 risquent d’être beaucoup moins positifs du fait de l’effet ciseaux actuel (charges toujours élevées et prix revenus à ceux du début d’automne 2021).
Figure 6 : Explication de la construction des principaux indicateurs économiques
Figure 7 : Evolution des marges nettes avec et sans aides de l’exploitation CAP du Futur de Boigneville et la moyenne 2017-22
Des résultats environnementaux similaires à une exploitation type
Comparée avec la ferme-type, la différence de consommation d’énergie primaire dans le dispositif CAP du futur s’explique par l’utilisation plus importante de l’irrigation que dans la ferme-type, intervention coûteuse en électricité et donc en énergie. En effet, l’irrigation représente 37 % de l’énergie consommée dans le CAP du Futur, contre 17 % dans la ferme-type. L’explication est identique pour commenter la différence sur les Gaz à Effet de Serre.
Concernant la production d’énergie, qui comprend toute l’énergie produite et exportée par les différentes cultures de l’exploitation en sortie de champs, elle est quasi-similaire entre les deux systèmes.
Le rapport de la production d’énergie sur la consommation donne l’efficience énergétique du système. Il est légèrement meilleur pour la ferme-type : pour une production identique, la consommation en énergie est inférieure comparée au CAP du Futur.
Il faut bien mettre ces résultats environnementaux au regard des performances techniques des systèmes : l’IFT est diminué de moitié dans le CAP du Futur par rapport à la ferme-type. C’est bien une approche systémique qu’il faut prendre.
Figure 8 : Description des deux systèmes de culture : ferme-type conventionnelle et dispositif CAP du Futur de Boigneville
Tableau 4 : Différents indicateurs sur les deux systèmes de production - évaluation pluricritères sur une moyenne 2017-2022 réalisée avec l’outil SYSTERRE®
Une évaluation de la performance nourricière de ces systèmes a été réalisée avec l’outil PerfAlim® sur la moyenne des récoltes 2021 et 2022. Le potentiel nourricier d’une exploitation correspond au nombre de personnes potentiellement nourries chaque année grâce aux matières premières agricoles produites sur l’exploitation. Ce potentiel est équivalent entre le CAP du Futur et la ferme-type, avec 23 personnes nourries/ha/an pour le premier et 24 pers/ha/an pour la seconde.
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